« À mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. » (Anatole France)
Elles martèlent le bitume de leurs lourdes Doc Martens tandis que les regards les parcourent, les détaillent, et les fixent sans gêne. Habituées. Un sourire en coin est pendu à leurs lèvres rouges sang et noires, une flamme de défit brûle dans leurs yeux cernés de crayon, un éclair d'agacement s'y lisant parfois. Les ricanements résonnent, les mines dégoûtées se succèdent. Les yeux les fouillent, les yeux les dépouillent, on les montre du doigt. Elles ont appris l'indifférence et c'est leur plus grande arme. Au fond elles bouillent, elles bouillent d'une rage noire encre. Elles bouillent d'envie de leur gueuler à tous de baisser les yeux et d'arrêter de froncer le nez quand elles passent à côté d'eux comme si elles puaient. Elles bouillent et finalement, elles sont lasses de ce combat quotidien. Affronter les gens, affronter les cons, en permanence, être forte et résister à l'envie de secouer tout ce monde et de lui crier « RÉFLÉCHIS, PENSE » ! Mais elles ne montrent rien de tout cela. Et c'est ce qui fait leur force. Elles discutent de la pluie et du beau temps comme si le monde autour ne les observait pas d'un air moqueur. Impassibles. Elles ne prêtent aucune attention aux commentaires et aux regards hautains mais ne se passent pas de quelques regards foudroyants au nécessaire.
Elles ont 15 ans et ce sont deux punks dans Paris. L'avenue des Champs Elysée scintille sous les rayons de soleil de cette fin d'août. Elles transpirent sous leurs vestes de cuir et le soleil tape dans les trous de leurs collants résilles déchirés. Sourire Colgate aux lèvres, elles emmerdent le monde. Souvent elles se disent que tout serait tellement plus simple si elles s'habillaient comme les autres, suivaient la mode à la lettre et se fondaient dans la masse. Tout serait tellement plus simple, pense Shaé en observant une blonde et une brune en uniforme réglementaire de cette année traverser en sens inverse, riant à gorge déployée. Plus le monde à défier, plus à se battre chaque jour pour son style, ses goûts, pour être soi-même. Soit, elles n'ont jamais aimé la simplicité. Elles aiment leurs jeans troués et leurs yeux cernés de mascara, elles aiment leurs cheveux crêpés, leurs grosses lunettes et leurs Doc customisées. Elles aiment être à part et surtout être elles- même...
- Oh les PUTES ! s'exclame la blonde alors qu'elle frôle Shaé, brutalement sortie de ses pensées.
- Pardon ? C'est qui les putes ? aboie Tal.
- Ben c'est vous ! Mais t'as vu comment vous êtes habillées ? C'est quoi ça ? lance l'adolescente qui lui fait face, fardée et vacillante sur ses hauts talons.
Si ça ne tenait qu'à elle, Tal balancerait définitivement son poing dans la face de la blondasse en face d'elle.
- Non mais t'es malade où quoi ? rugit Tal. T'as déjà vu une PUTE ? Tu sais ce que c'est une PUTE ? On est où là ? C'est incro...
- Alors toi déjà, tu fermes ta gueule, je te parle pas à toi je parle à ta copine.
Shaé respire un grand coup et opte pour la diplomatie.
- Elle parle si elle veut elle n'a pas besoin de ton autorisation. C'est quoi ton problème ? Je suis curieuse tiens, j'aimerais bien savoir, ça te fait QUOI qu'on s'habille comme ça, hein ? Ca te fait QUOI dans ta vie ?
L'autre est prise de court. Sa copine vient à sa rescousse et s'arrête un instant de siroter son coca-light.
- Mais vous êtes pas à la mode ! s'exclame-t-elle en écarquillant les yeux. Vous avez vus vos collants là et votre noir autour des yeux et votre rouge à lèvres... Mais c'est du n'importe quoi, c'est pas la mode ça !
Tal se sent nauséeuse. Pitié, dites-lui que tout ça n'est qu'une mauvaise blague et que l'adolescente en face d'elle ne vient pas de lui annoncer avec un air victorieux qu'elle l'a traitée de « pute » il y a quelques minutes parce qu'elle n'était pas à la mode. Shaé hausse le ton, les badauds s'arrêtent et observent la scène avec interêt.
- MAIS C'EST UNE BLAGUE ? BIEN SUR QU'ON LE SAIT QUE C'EST « PAS LA MODE », ET QU'EST-CE QU'ON EN A À FAIRE ? ON S'HABILLE COMME ON VEUT C'EST TOUT !
- Vous vous habillez comme vous voulez ? La blonde retrouve la parole.
- OUAIS, on s'habille comme on veut, ça y est, tu piges ?
- Mais vous devriez avoir la te-hon, lâche-t-elle enfin.
La te-hon. Shaé sent la colère exploser dans chaque pore de sa peau. Ce mot murmuré avec mépris qui vient de lui retourner le c½ur. La « Te-hon », la Honte. Elles devraient avoir honte. Honte de quoi ?
- Tu devrais avoir la te-hon de sortir comme ça dans la rue, tu devrais avoir la te-hon de t'habiller comme tu veux, ta mère devrait avoir la te-hon de...
- Je devrais avoir HONTE de m'habiller comme je veux ? Le ton de Shaé est devenu glacial. Mais tu te rends compte de ce que tu dis ? Réfléchis mais réfléchis un peu ! Je nage en plein délire !
- Ca change QUOI pour toi qu'on s'habille comme ça ? On se connaît même pas et tu viens nous juger, nous insulter ! MAIS BON SANG, LAISSEZ LES GENS VIVRE ! Tal a les joues en feu.
- TOI, JE T'AI DIS DE FERMER TA GUEULE. La blonde s'enflamme. Si tu continues je te nique ta race c'est clair ?
Allons bon. Tal et Shaé sont hallucinées. Qu'est-ce que c'est que ce trip ? La tension est palpable entre les deux groupes de filles qui s'affrontent en plein milieu des Champs Élysée.
- Allez, viens me « niquer ma race » parce que je m'habille pas comme toi, je t'attends, grince Tal à son tour menaçante. Je rêve, vous ne parlez même pas correctement, vous avez LE nouveau sac INDISPENSABLE et LE slim TOP TENDENCE mais pas d'argument, pas de cerveau, rien d'autre que votre foutu conformisme indécent !
- Vous devriez avoir la « te-hon » d'être si stupides, de faire ce qu'on vous dit sans réfléchir un instant et de suivre la masse comme en gentil petit mouton sans cervelle. Vous êtes écoeurantes. Allez Tal, on en a assez entendu, on se casse.
La blonde semble furieuse, mais elle les laisse partir, murmurant entre ses dents inlassablement, « de vraies putes ». Les badauds amusés s'écartent, au passage des deux survoltées aux yeux cernés de noirs, on ricane mais elles ne les entendent plus, ces ricanements. Tal et Shaé s'en vont, la rage au c½ur, le c½ur au bord des lèvres, les lèvres rouges sang et noires. Les stations de métro défilent, le train tressaute et le wagon crisse. Les yeux perdus dans le vague, elles ne parlent plus. Shaé pense à tout ce qu'elle aurait pu leur dire, à tout ce qu'elle aurait dû leur dire, à quel point c'était grave, tout ça.
Tal pense que c'est tellement malheureux qu'on en soit arrivé là et que oh, elle aurait aimé ouvrir les yeux à ces deux imbéciles, ces deux parmi tant d'autre. Dépitées, leur regard se croisent et elles s'offrent un pâle sourire. « La te-hon », murmure Tal. « On devrait avoir honte d'être nous même... » Elle secoue la tête lentement et soupire. Une larme s'écrase sur sa joue.
Nous sommes en 2008 et la jeunesse d'aujourd'hui clame haut et fort la liberté des styles et de l'expression.